Chroniques philippines : Les Philippins et la France, une longue histoire partagée

Alors que se profile le triste anniversaire des attentats qui ont endeuillé Paris le 13 novembre 2015, comment ne pas se rappeler les émouvantes et tellement touchantes marques de sympathie et de solidarité alors prodiguées par d’innombrables Philippins désireux de manifester leur attachement à la France, à ses valeurs et à sa culture, ainsi qu’aux liens anciens unissant nos deux pays, depuis le temps où commencèrent de les façonner les premiers expatriés dans chacun des deux pays.

Si la présence de ressortissants français est attestée aux Philippines depuis l’expédition de Magellan elle-même, la présence philippine en France est de nature plus récente, s’étant réellement développée à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, à la faveur de la multiplication des échanges entre l’archipel et l’Europe.

C’est en effet à cette époque que de jeunes intellectuels philippins, plus ou moins fortunés, se mirent à parcourir l’Europe et à séjourner dans ses différentes capitales. Pour la plupart de ces Ilustrados, ainsi qu’ils sont demeurés connus dans l’imaginaire collectif philippin, Paris est alors une destination privilégiée entre toutes. A la Belle Epoque, la Cité des Lumières est en effet aussi celle des arts, des sciences, de la littérature et des idées, le point de ralliement universel où convergent les esprits les plus novateurs et brillants.

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Nulle surprise donc que le plus célèbre des Ilustrados, le héros national philippin José Rizal, ait ainsi séjourné à Paris à plusieurs reprises : dans un premier temps, sur la période 1882-1887, alors qu’il effectuait des études de médecine et plus particulièrement d’ophtalmologie, pour suivre des cours à la Sorbonne, puis à nouveau, en 1889 et 1890, lorsqu’il essaya d’organiser en marge de l’Exposition universelle une conférence internationale sur les Philippines, afin d’attirer l’attention de la communauté internationale sur le sort de la jeune nation philippine, alors sous le joug colonial espagnol, et sur sa quête d’émancipation.

Le projet porté par José Rizal d’établir dans le cadre de cette initiative une « Association internationale des Philippinistes » n’aboutit finalement pas, et, ironie du sort, c’est à Paris que fut signé quelques années plus tard, en 1898, le Traité en vertu duquel l’Espagne céda les Philippines aux Etats-unis. Les années passées à Paris par José Rizal lui procurèrent cependant d’autres satisfactions et lui permirent, au contact des idéaux et des valeurs des Lumières, de nourrir sa réflexion politique et ses vues pour le développement futur des Philippines.

José Rizal, qui maîtrisait vingt-trois langues, entreprit ainsi de traduire en tagalog la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et c’est aussi à Paris qu’il trouva le temps et l’inspiration d’écrire deux de ses ouvrages les plus audacieux et les plus célèbres, Noli Me Tangere et El Filibusterismo.

José Rizal eut par ailleurs à Paris une vie sociale extrêmement riche, au contact et en compagnie des nombreux autres Ilustrados séjournant alors dans la capitale française, au premier rang desquels plusieurs figures de proue du mouvement des étudiants réformistes philippins (« Propaganda Movement »).

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Juan Luna, Jose Rizal et Valentin Ventura en France

Quelques noms en particulier reviennent en mémoire à l’évocation de cette riche époque de camaraderie et de découverte de l’art de vivre à la française, où les parties d’escrime le disputaient aux flâneries sur les grands boulevards et aux conversations enfiévrées dans les brasseries de la capitale française : Valentin Ventura, qui hébergea un temps José Rizal à Paris et finança la publication de ses ouvrages, le poète Marcelo Hilario del Pilar, les frères Felix et Trinidad Pardo de Ventura, tous deux médecins ayant effectué leurs études à la Sorbonne, durablement installés en France et y ayant noué des amitiés solides dans les cercles politiques français (dont avec Léon Gambetta et Jules Grévy), le peintre Resurreccion Hidalgo, le chimiste attaché à l’Institut Pasteur puis célèbre général de l’armée philippine Antonio Luna, mais également bien sûr son frère, le célèbre peintre Juan Luna, à qui l’on doit notamment les tableaux « El Pacto de Sangre », actuellement exposé au palais présidentiel de Malacañan, et « La vie parisienne », figurant José Rizal et Antonio Luna attablés dans une brasserie et jetant des regards appuyés en direction d’une élégante Parisienne.

Le souvenir de cette époque fondatrice pour la communauté philippine de France est matérialisé par l’existence depuis 1999 d’une place José Rizal dans le quartier de Rochechouart du 9ème arrondissement de Paris, à l’intersection des rues de Maubeuge, Choron et Rodier, à quelques encablures de l’immeuble où résidait Valentin Ventura et où logea José Rizal, au 45 de la rue de Maubeuge.

Ce symbole fort de la reconnaissance par la ville de Paris de l’importance de la figure de José Rizal dans l’histoire mondiale de la décolonisation est cependant trop modeste pour rendre compte de l’influence que cette époque et les figures pionnières précédemment évoquées ont pu avoir sur le développement des Philippines et des relations entre nos deux pays. En effet, il ne fait pas de doute que les idées révolutionnaires françaises de 1789, de même qu’elles jouèrent un rôle déterminant dans l’émancipation des peuples d’Europe au XIXème siècle, eurent par l’entremise des Ilustrados ayant séjourné à Paris un impact significatif sur les révolutionnaires philippins et sur la manière dont ils conçurent et conduisirent leur lutte finalement victorieuse vers la liberté et l’indépendance de l’archipel.

Cet héritage a créé des liens de solidarité et d’amitié indestructibles entre nos deux pays, qu’il appartient aujourd’hui aux 60000 Philippins résidant en France et aux près de 4000 Français installés aux Philippines de faire vivre, et que nous aurons à cœur de célébrer tous ensemble en 2017, lorsque nous fêterons le 70ème anniversaire de la signature du traité d’amitié ayant servi de cadre au développement des relations diplomatiques entre nos deux pays.

Dernière modification : 04/11/2016

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