La procession du Nazaréen noir : retour sur une tradition populaire au cœur de l’identité philippine

Le 9 janvier dernier, les rues de Manille et plus particulièrement du quartier populaire de Quiapo ont vu, comme chaque année en pareille circonstance, défiler plusieurs millions de Philippins rassemblés à l’occasion de la procession du Nazaréen noir, une tradition religieuse solidement ancrée dans la vie des Philippines.

JPEGC’est sous cette appellation qu’est désignée une statue en bois grandeur nature de Jésus de Nazareth, actuellement conservée dans l’église de Quiapo et à laquelle les Philippins prêtent, en raison de son histoire particulière, des vertus miraculeuses.

Œuvre d’un sculpteur mexicain inconnu, la statue, qui représente le Christ sur le chemin de sa crucifixion, portant sa croix sur son épaule et un genou plié, est arrivée aux Philippines en 1607, à bord d’un galion espagnol.

L’histoire veut que la teinte très sombre de la statue (d’où son appellation de Nazaréen noir) ait été causée par les effets d’un incendie survenu sur le bateau l’amenant aux Philippines. Une autre hypothèse évoque un assombrissement progressif, sous l’effet des fumées des bougies placées au pied de la statue.

Nombreux sont toutefois ceux qui ignorent qu’il y avait en réalité à l’origine deux statues identiques, l’une conservée par l’Ordre des Récollets et qui fut détruite en 1945 dans les bombardements japonais de Manille, l’autre qui en sortit indemne en dépit de la destruction de l’église de Quiapo où elle avait été installée à compter de 1787.

Ceci acheva de consacrer la réputation « miraculeuse » de la statue auprès du public philippin, déjà impressionné par le fait qu’elle soit demeurée intacte au cours des siècles, en dépit notamment des incendies qui ravagèrent l’église de Quiapo en 1791 et 1929 ainsi que des tremblements de terre qui détruisirent Manille en 1645 et 1863.

De nos jours et afin de limiter les risques de dégradation auxquels les processions annuelles exposent la statue, seule sa partie basse originale est promenée dans les rues de Manille, sa tête et la croix originales demeurant dans l’église de Quiapo, en étant donc amarrées à une réplique du corps.

Ces processions annuelles sont au nombre de trois, intervenant chaque Vendredi Saint, Jour de l’An et 9 janvier, cette dernière procession commémorant la décision prise en 1787 par l’Archevêque de Manille de transférer la statue de son ancien emplacement aux abords de ce qui est aujourd’hui le Parc Rizal vers l’église de Quiapo.

Par son nombre, cette procession, connue sous le nom de « Traslacion » et qui suit l’itinéraire emprunté par la statue en 1787, est la plus importante, en rassemblant selon les années de six à douze millions de personnes.

Partant au petit matin du 9 janvier de l’esplanade Quirino du Parc Rizal, elle s’ébranle tout au long de la journée dans les rues étroites et tortueuses de Manille, pour finalement regagner tard en soirée ou aux premières heures de la matinée du 10 janvier l’église de Quiapo.

Outre les nombreux fidèles se massant sur les différentes étapes du parcours, nombreux sont ceux qui suivent pendant toute la durée de la procession le char sur lequel est placée la statue, vêtus aux couleurs bordeaux et or de ses ornements et marchant pieds nus, en signe de dévotion et de rappel de la Passion du Christ.

JPEGLe but est alors, pour les plus courageux et les plus fervents, de s’approcher au plus près de la statue pour, si possible, la toucher directement, ou, au minimum, obtenir de faire entrer en contact avec elle par l’intermédiaire des jeunes séminaristes juchés sur le char et étant officiellement chargés de la protéger un linge dont il est espéré qu’il apportera ensuite, en empruntant à la statue un peu de sa sainteté, protection et prospérité à son heureux propriétaire.

Ce qui impressionne le plus l’observateur perdu dans la foule des fidèles porteurs de bougies et de répliques miniatures de la statue du Nazaréen noir, c’est bien l’intensité et la sincérité de cette ferveur individuelle et collective, l’énergie prodigieuse que dégagent ensemble les participants de tous âges et de toutes conditions sociales de ce rassemblement par ailleurs joyeux et bon enfant. Du moins aux premières heures de la journée, quand l’esplanade Quirino est encore remplie de familles avec enfants ayant passé la nuit sur place à veiller la statue, tant l’ambiance devient de plus en plus électrique durant la journée, au fur et à mesure que la procession progresse vers l’église de Quiapo.

Cet état d’esprit particulier s’explique par le fait que de nombreux fidèles Philippins, au-delà de fonder de sincères espoirs dans les bienfaits que pourra leur apporter au cours de l’année à venir le fait d’avoir pu toucher la statue ou faire bénir un linge, trouvent dans cette procession commémorant les souffrances endurées par le Christ sur son chemin de croix matière à exprimer leur volonté d’aller eux-mêmes au-delà des innombrables difficultés de leur vie quotidienne. En ce sens, la procession du Nazaréen noir est une manifestation patente de l’identité philippine, fraternelle et marquée des sceaux de la résilience et de l’espérance.

Dernière modification : 03/02/2016

Haut de page