Le tatouage aux Philippines : un art millénaire, une tradition vivante

La pratique du tatouage connaît depuis plusieurs années un regain d’intérêt dans de nombreux pays. Les Philippines ne font pas exception à la règle et au contraire même, si l’on en juge par le nombre véritablement important d’hommes mais aussi de femmes croisés dans les rues de Manille comme en province et qui arborent en différents endroits de leurs corps des tatouages de tailles diverses mais dont les motifs stylisés frappent l’œil par l’originalité et la finesse de leur esthétique.

A cela rien d’étonnant en vérité, si l’on considère que la pratique du tatouage aux Philippines découle d’une histoire millénaire, au cours de laquelle un art original et des traditions particulières se sont forgées, et qui pour certaines ont perduré jusqu’à nos jours.

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© Flickr/Loïc Bourgeois

A cette évocation, l’on pense bien sûr avant tout aux pratiques en vogue chez les communautés austronésiennes Ifugao des montagnes du nord de Luzon, que continue de perpétuer à 98 ans passés la charismatique et à bien des égards déjà mythique Whang-od Oggay, issue de la tribu Butbut du groupe ethnique Kalinga et dernière mambabatok (tatoueuse traditionnelle) de la Cordillère philippine.

Cette survivance particulière tend cependant aujourd’hui à occulter le fait que la pratique du tatouage, très largement tombée en désuétude au cours des dernières décennies, était, à l’époque pré-coloniale, répandue dans tout l’archipel philippin.

A telle enseigne que les premiers missionnaires espagnols arrivés dans les Visayas en 1521 affublèrent dans un premier temps leurs habitants du nom de Pintados (« peinturés »), en référence aux imposants tatouages noirs recouvrant la quasi-totalité de leurs corps, pieds et mains exceptés. Telle était également la pratique en vigueur à Mindanao et dans les îles alentours, si l’on en croit le récit de l’exposition faite à Londres en 1692 d’un natif de la région, connu sous le nom de « Prince Giolo », au corps entièrement tatoué.

En tous endroits, la pratique du tatouage répondait à une fonction sociale précise, en permettant de situer les individus au sein de leur communauté en fonction de leur rang et/ou des actions méritoires qu’ils avaient pu accomplir.

Acquis à l’issue de cérémonies rituelles, les tatouages étaient réputés posséder des qualités magiques et surnaturelles censées assurer à leurs porteurs force et protection, ainsi que pour les femmes une promesse de fertilité accrue.

Les tatouages se différenciaient d’ailleurs bien souvent en fonction des sexes, notamment au sein des communautés Ifugao du nord de Luzon, et tout particulièrement au sein des tribus coupeuses de tête appartenant aux groupes ethniques Kalinga et Bontoc : tandis que les femmes n’étaient tatouées que sur les bras et les épaules, les hommes arboraient une série de tatouages plus élaborés, couvrant potentiellement l’entièreté de leur poitrine, voire de leur dos et de leur tête (tatouages chak-lag’, en langue bontoc). Apposés de manière successive pour récompenser et témoigner de leurs exploits guerriers et du nombre de têtes coupées et ramenées des rangs des tribus voisines, en partant de la main pour remonter le long des bras avant de redescendre sur la poitrine puis éventuellement sur le dos et l’estomac avant de finir sur la tête, ces tatouages constitués en premier lieu de longues lignes cursives pouvaient finir par composer un ensemble à l’esthétique sophistiquée, dans laquelle les Kalinga voulaient pour leur part voir l’image figurée des ailes de l’aigle (gayeng, en langue Kalinga) messager de leur Dieu créateur, Kabunian.

Les colonisateurs espagnols puis américains ainsi que la christianisation de l’archipel ont progressivement eu raison des traditions de tatouage ayant cours dans l’archipel, sa pratique ayant été régulièrement découragée, au point qu’elle disparut quasiment complètement des Visayas et de Mindanao et qu’elle ne dut sans doute sa survie fragile au sein des tribus austronésiennes des montagnes du nord de Luzon qu’aux relatifs isolement et autonomie dont ces dernières jouirent longtemps.

En tout état de cause, l’interdiction ordonnée dès le début du XXème siècle et véritablement effective à la fin de la Seconde Guerre mondiale de la pratique du « coupage de têtes » la condamnèrent à un rapide déclin. Avec la disparition progressive des derniers guerriers coupeurs de tête, elle semblait même promise à une extinction certaine, dont ne la sauvèrent que la ténacité de Whang-od Oggay et l’intérêt renouvelé que lui ont porté au cours des dernières années un nombre croissant de jeunes Philippins d’horizons divers, venus solliciter de cette dernière la possibilité d’être les nouveaux dépositaires, dans leur chair, de son art si singulier.

Ce regain d’intérêt pour le tatouage traditionnel Kalinga aux Philippines, lié en grande partie à la personnalité de la dernière mambabatok, s’est toutefois inscrit dans le cadre d’un mouvement plus large, né il y a quelques années au sein de la communauté philippine expatriée aux Etats-unis, désireuse de se réapproprier un certain nombre de codes culturels philippins oubliés ou en péril de l’être, parmi lesquels donc ceux de l’art philippin du tatouage.

Sous l’influence de ces pionniers ayant conservé des liens très forts avec leur patrie d’origine, ce mouvement a progressivement gagné l’archipel et une prise de conscience s’est peu à peu opérée au sein d’une frange de la population philippine en quête d’affirmation de l’identité de l’archipel, quant à la valeur de cet héritage culturel particulier et à l’importance de le préserver.

C’est ainsi qu’en rupture avec l’image négative d’une pratique que l’opinion publique avait fini par associer aux couches les plus marginalisées de la société (délinquants, usagers de drogue, prisonniers), un nombre croissant de Philippins nés dans les années 1970 et au-delà se sont mis ces dernières années à arborer fièrement des tatouages aux motifs autant inspirés de ceux des tatouages tribaux traditionnels de l’archipel que des symboles modernes et des emblèmes de la nation philippine.

En réalité, peu nombreux sont toutefois ceux qui osent faire le pèlerinage du village reculé de Buscalan où vit Whang-od Oggay, où elle continue à « opérer » quotidiennement et où elle travaille à présent à transmettre son art et sa technique à l’une de ses petites-nièces.

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© Flickr/Jem Sigua

La plupart préfèrent en effet, plutôt que de se frotter à l’expérience de la méthode traditionnelle de réalisation des tatouages utilisée par la dernière mambabatok, réputée très douloureuse (incrustation dans la peau d’une pâte de suie de charbon de cuisson, par perforation, à l’aide d’une spatule en bambou à laquelle est affixée une épine pointue d’arbre à calamansi et que vient tapoter une centaine de fois par minute un petit maillet), s’en remettre aux techniques modernes pratiquées par les innombrables artistes tatoueurs que compte désormais l’archipel.

Tous ont cependant conscience de contribuer, chacun à sa façon, à faire vivre - si ce n’est même donc revivre - une part importante de l’héritage culturel austronésien de l’archipel philippin, constitutif à plus d’un titre de son identité.

Dernière modification : 03/01/2017

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