Les crucifixions de Pampanga, un rituel religieux controversé mais en plein essor

A l’approche des fêtes de Pâques, la ferveur gagne l’archipel philippin et les dizaines de millions de fidèles catholiques qu’il compte, attachés à célébrer intensément et avec dévotion les différents temps de la Semaine Sainte, parmi les plus importants du rite catholique.

Tellement intensément que l’expression de cette dévotion peut parfois prendre la forme de pratiques extrêmes et qui interpellent, comme les crucifixions et les flagellations du Vendredi Saint auxquelles se livrent certains fidèles parmi les plus exaltés, désireux par ce biais de témoigner de l’intensité de leur foi comme de leur volonté de faire leurs la souffrance endurée par le Christ durant la Passion.

Ces pratiques particulières relèvent toutefois d’une tradition somme toute assez récente, puisque c’est en 1955 que furent organisées les premières crucifixions du Vendredi Saint, dans le barangay San Pedro Cutud de la ville de San Fernando, dans la province de Pampanga, lorsqu’y fut pour la première fois organisée la procession « Via Crucis », destinée à reconstituer aussi fidèlement que possible les dernières heures vécues par le Christ, du port de la croix jusqu’à sa crucifixion.

Au fil des ans, cette pratique des crucifixions du Vendredi Saint s’est enracinée et étendue à d’autres lieux de la province de Pampanga ou de plus loin encore (comme par exemple dans le barangay Kapitangan de la ville de Paombong dans la province de Bulacan, ou encore dans la ville de Carcar et dans le barangay de Duljo-Fatima de la ville de Cebu, sur l’île éponyme), en attirant un nombre toujours plus grand de participants, mais aussi de spectateurs !

C’est ainsi qu’ont été crucifiés l’année dernière près d’une trentaine de personnes (parmi lesquelles quelques femmes), devant un public ayant rassemblé au total près de 60 000 personnes. Parmi celles-ci, de nombreux fidèles bien sûr, mais également un nombre croissant de curieux et de touristes étrangers, mûs par une attirance morbide pour ce spectacle ou pour celui, en marge, de centaines d’hommes se flagellant jusqu’au sang, à l’aide de morceaux de bambous noués par des cordes.

Parmi les candidats à la crucifixion prêts à monter sur la Croix pour quelques minutes (une dizaine en moyenne, avant que les clous, a priori stérilisés, leur ayant été enfoncés dans les paumes des mains et aux pieds ne leur soient retirés et qu’ils soient pris en charge par des équipes médicales), certains sont de véritables récidivistes, ayant acquis au fil des années une notoriété certaine.

Ainsi par exemple de Ruben Enaje, charpentier et peintre d’enseignes, détenteur avec trente crucifixions à son actif du record absolu en la matière : initialement motivé par un souhait d’exprimer à la Providence sa gratitude après être sorti indemne d’une chute d’un bâtiment, il a poursuivi cette pratique dans l’espoir d’attirer sur sa famille la protection de la grâce divine, ainsi que plus récemment pour, dit-il en somme, se montrer digne de la souffrance du Christ et offrir la sienne « pour le bien-être du peuple philippin ».

On le voit à travers son exemple : même si c’est toujours le désir de témoigner de l’intensité de leur foi et du caractère absolu de leur dévotion qui animent dans leur démarche et dans les panata (vœu, en filipino) à la réalisation desquels ils s’astreignent les magdarame, ainsi que l’on nomme en kampampangan, la langue de la province de Pampanga, les candidats à la crucifixion, leurs motivations profondes varient souvent, en fonction de leurs histoires personnelles, de leurs attentes et de leurs espoirs. Ou parfois aussi de leur volonté d’expier par ce biais des péchés, comme c’est d’ailleurs souvent le cas parmi les fidèles qui choisissent non pas de se crucifier mais, « simplement », de se flageller.

Quoi qu’il en soit, l’Eglise philippine réprouve fermement ces pratiques qu’elle juge dangereuses et constituer l’expression d’un fanatisme ou de superstitions contraires à l’enseignement de la Foi, qui invite à préserver et respecter l’intégrité du corps humain. Elle se désole de ce que les autorités locales, conscientes de l’impact qu’elles peuvent avoir sur le développement du tourisme et l’activité économique dans les zones où elles ont lieu, se bornent à vouloir simplement les encadrer, et non les interdire. Pour reprendre l’expression du porte-parole de la conférence des évêques philippins : « Il y a tant de croix à porter dans la vie, il n’est nul besoin d’en porter une pour de vrai ».

Cette affirmation interpelle, car elle met sans doute le doigt sur ce que sont en réalité les raisons véritables de l’étonnante popularité d’une pratique effectivement questionnable mais emblématique à bien des titres de l’identité culturelle philippine, singulière et marquée des sceaux de la vitalité et de l’authenticité, celle d’un peuple baigné aux sources du syncrétisme, ayant un goût prononcé pour les fêtes populaires et qui aime à jouer de la résonance pouvant exister entre les exemples donnés par l’histoire religieuse et les vicissitudes de son destin collectif autant que de ceux de ses membres : à rebours du raisonnement précité, nombre de fidèles exaltés estiment ainsi sans doute qu’il y a tant de croix à porter dans la vie que cela puisse justifier d’en porter parfois une pour de vrai - si ce n’est même donc à accepter de monter dessus – afin, peut-être, de donner via l’expérience de la souffrance endurée à cette occasion un sens à toutes celles subies au quotidien.

Dernière modification : 10/04/2017

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