Philippines : quelle politique économique pour le Président Rodrigo Duterte ?

Après six ans d’une politique économique globalement vertueuse qui a débouché sur une réévaluation favorable du risque pays, l’arrivée d’un nouveau gouvernement soulève des interrogations sur un éventuel changement de cap.

Le bilan économique positif de l’administration Aquino

Tout au long du mandat de M. Benigno Aquino, les fondamentaux macroéconomiques du pays se sont améliorés. Entre 2010 et 2015, le PIB a connu un rythme de croissance annuelle moyen de 6,2%, le déficit budgétaire a été de 3% en moyenne sur la même période, l’inflation de 3,2% en moyenne, la balance du compte courant est restée excédentaire, et les réserves en devises se sont maintenues à un niveau confortable. Le retour de la confiance des investisseurs étrangers a été confirmé par Standard & Poor’s qui a relevé le pays dans la catégorie investissement en 2013.

Ce bilan peut être nuancé. Le FMI a reproché au gouvernement d’avoir été « trop exemplaire » en évitant d’augmenter l’investissement public et les dépenses sociales. L’OCDE estimant qu’il n’a pas cherché à lever les freins structurels à la croissance du pays (les infrastructures et les inégalités, le coefficient GINI ayant varié marginalement en 20 ans). La Banque mondiale estime que près de 30% des Philippins (30 millions environ) vivent avec un revenu inférieur à 3,10 USD par jour. Le chômage et le sous-emploi restent élevés (5,8% et 19,7% respectivement en moyenne sur la période). La diaspora, bien qu’ayant légèrement diminué en six ans, représentait encore 9,4 millions de personnes en 2015 (contre 10,4 millions en 2011), soit un peu moins d’un quart de la population active. La victoire du candidat « populiste », M. Rodrigo Duterte, avec 15 millions de voix (soit 40% des inscrits) peut ainsi être interprétée comme une sanction du parti libéral en raison de l’insuffisante amélioration du niveau et de la qualité de vie.

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Une politique économique annoncée dans la continuité mais proposant déjà des réformes structurelles

Si l’administration Duterte entend capitaliser sur les progrès économiques réalisés, de nouvelles orientations se dessinent. L’investissement public devrait augmenter via un recours accru au déficit budgétaire et au ré-endettement (dette publique équivalente à 36,3% du PIB en 2015, le ratio le plus bas depuis 20 ans), tout en abaissant taxes et impôts. Si le programme de partenariats public-privé pour la construction d’infrastructures sera maintenu, le pays fera davantage appel aux bailleurs de fonds multilatéraux et bilatéraux. Le futur gouvernement prévoit également l’ouverture de nouveaux secteurs de l’économie aux IDE, un projet de loi sur la concurrence et la fin des monopoles et oligopoles discriminants ainsi qu’une réforme des secteurs minier et agraire. La Constitution pourrait être modifiée pour y introduire davantage de fédéralisme, afin de permettre une répartition des ressources budgétaires plus égalitaire entre gouvernement central et entités régionales (actuellement à 60% et 40% respectivement). Ce projet fédéral vise aussi à réduire la domination économique de Luzon et de Manille (35% du budget national pour 57% de la population) au profit des provinces du Sud. Le taux de pauvreté non monétaire illustre l’ampleur des disparités de développement : 7% dans la région de Manille, 13,4% dans celle de Davao (fief du Président Duterte), mais 25% dans la région autonome de Mindanao musulmane.

Les grandes inconnues de la future politique économique sont les relations bilatérales avec la Chine (financements de projets, investissement, AIIB) et les négociations économiques multilatérales (libre-échange avec l’Union européenne, Partenariat transpacifique).

Des perspectives économiques encourageantes

L’administration Duterte bénéficiera non seulement de la bonne gestion du gouvernement sortant, mais également de prévisions de croissance optimistes, à 6% en 2016 et 6,2% en 2017 selon le FMI. Si certains indicateurs demeurent préoccupants, à l’exemple des exportations en baisse depuis 13 mois consécutifs (en raison toutefois d’un tassement généralisé de la demande extérieure adressée à l’Asie du Sud-Est), l’économie continue d’afficher des signes clairs de dynamisme. Les revenus du tourisme, secteur au très fort potentiel qui stagnait depuis plusieurs décennies, sont estimés à 8% du PIB en 2015, soit près de 22 Mds USD (pour plus de 5 millions de touristes en 2015 contre moins de 1 million il y a cinq ans). Les services décentralisés aux entreprises ont vu leurs revenus passer de 10 à 25 Mds USD entre 2010 et 2015. Une politique d’attractivité réussie a attiré 6 Mds USD d’investissements directs étrangers en 2015 (1 Md USD depuis 20 ans).

Les Philippines demeurent cependant exposées à des risques externes et internes. Le ralentissement économique chinois (cause principale de la contraction prolongée des exportations) et la volatilité des marchés financiers internationaux sont susceptibles de freiner l’essor économique philippin. Le pays est également très vulnérable aux catastrophes naturelles, dont la virulence et la fréquence augmenteront avec le dérèglement climatique. Sur le plan interne, malgré des marges confortables du côté du budget et de la dette, les recettes fiscales restent faibles (14% du PIB) en comparaison avec des pays à un niveau de développement similaire. La corruption, la criminalité organisée, les trafics et la contrebande persistent, expliquant en partie le succès électoral de Rodrigo Duterte dont la campagne était fortement tournée vers les questions de sécurité. La possibilité que la ligne dure du nouveau Président impacte la gouvernance et par effet induit la perception qu’aura la communauté internationale des Philippines et par effet induit la position du pays dans les classements internationaux, est un élément à considérer. Les premières décisions économiques de la nouvelle administration mériteront donc une attention particulière.

Dernière modification : 04/07/2016

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