« Trois étoiles et un soleil » : histoire du drapeau national philippin

Comme chaque année en cette période, les semaines prochaines vont voir les drapeaux philippins se multiplier dans les rues de toutes les villes de l’archipel : sur les bâtiments publics bien sûr, mais aussi aux frontons des maisons et sur les véhicules privés.

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Cette tradition, née de la célébration des deux dates importantes que sont le 28 mai, déclaré « journée nationale du drapeau » en souvenir de la bataille contre le colonisateur espagnol d’Alapan en 1898 au cours de laquelle il fut hissé pour la première fois, et le 12 juin, fête de l’indépendance, illustre le fort attachement dont jouit l’étendard national auprès de la population philippine, en tant que symbole de l’identité et de l’unité de la nation philippine, ainsi que de la longue lutte du pays pour son indépendance.

Son dessin original, imaginé en 1897 par le révolutionnaire Emilio Aguinaldo durant son exil à Hong Kong, est directement inspiré de celui du drapeau cubain, étendard d’une nation alors perçue par les révolutionnaires philippins comme un modèle dans la lutte contre le joug colonial espagnol : ainsi de sa forme particulière, marquée par l’existence d’un triangle équilatéral blanc attaché à la hampe et que viennent prolonger deux bandes horizontales bleu et rouge.

Au cœur de ce triangle blanc qui vient aussi rappeler l’emblème de la société secrète révolutionnaire, la Katipunan, figurent un soleil stylisé jaune doré à huit branches représentant les provinces ayant commencé de se soulever contre le joug espagnol en 1896 (Manila, Cavite, Bulacan, Pampanga, Nueva Ecija, Laguna, Batangas et, les version diffèrent, Tarlac ou Bataan), ainsi que, à ses trois extrémités, trois étoiles à cinq branches représentant les trois grandes régions de Luzon, des Visayas et de Mindanao. Ce soleil stylisé symbolise la souveraineté, la liberté et l’unité du peuple, ainsi que son attachement à la démocratie.

Les couleurs choisies par Emilio Aguinaldo pour les différents éléments du drapeau revêtent elles-aussi une symbolique particulière, et déjà dans leur globalité, en hommage aux propres couleurs du drapeau américain, celui d’une nation alors vue par Emilio Aguinaldo comme alliée de l’archipel dans sa quête d’indépendance…

De manière plus détaillée, il est intéressant de noter que le triangle blanc symbolise les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, la bande bleue celles de paix, de vérité et de justice, la bande rouge celles de patriotisme et de courage. Ces détails ont leur importance, car, doté d’une particularité unique au monde, le drapeau philippin peut voir ses bandes horizontales bleue et rouge arborées de deux manières inversées, selon que le pays est en paix (bande bleue en haut) ou en guerre (bande rouge en haut) !

A la demande d’Emiliano Aguinaldo et sur la base du modèle qu’il avait imaginé, le premier drapeau philippin fut donc assemblé à Hong Kong en 1897 par Marcela Marino Agoncillo, épouse du juriste révolutionnaire Felipe Agoncillo, par leur fille Lorenza et par Delfina Herbosa de Natividad, nièce du héros national José Rizal. Ce drapeau, hissé pour la première fois le 28 mai 1898 lors de la bataille d’Alapan, le fut à nouveau quelques jours plus tard, lors de la proclamation le 12 juin à Cavite de la déclaration d’indépendance des Philippines.

Cet exemplaire originel, aujourd’hui conservé au Musée Aguinaldo de Baguio, fut rapidement adopté par l’ensemble des révolutionnaires philippins, reproduit et largement diffusé, ainsi qu’en atteste notamment le geste de Nazaria Lagos, qui prit sur elle d’en faire fabriquer et flotter un exemplaire à Dueñas le 12 juin 1899.

Par la suite, le nouveau colonisateur américain interdit l’usage du drapeau philippin, avant de l’autoriser de nouveau en 1919. La teinte de sa bande bleue en fut alors altérée, pour être calquée sur celle, foncée, employée par la bannière étoilée américaine. Ferdinand Marcos, désireux de revenir en 1985 à la teinte bleu pâle du drapeau originel, fut toutefois contredit dès l’année suivante par sa successeur, Cory Aquino, qui rétablit le modèle antérieur. Une nouvelle modification, intervenue en 1998 à l’occasion des célébrations du centenaire de la guerre d’indépendance, a acté pour la bande bleue du drapeau une teinte intermédiaire, bleu « royal ».

Ces évolutions, même mineures, et les débats passionnés qui les ont accompagnées, disent assez l’attachement qu’ont les Philippins pour leur étendard national, l’importance et le respect qu’ils lui accordent. En témoigne aussi le détail des prescriptions réglementaires fixées pour son emploi, et plus encore des interdits pris en regard : on notera ainsi, à titre d’exemple, qu’il est interdit et passible d’amende de se draper du drapeau philippin, ceci étant perçu comme un manque grave au respect dû à l’emblème national.

Dans le même temps, ce respect manifeste n’interdit pas certains de réfléchir à la manière dont le drapeau philippin pourrait encore évoluer pour mieux refléter la réalité, la diversité et la richesse de la nation philippine actuelle, et de faire des propositions en ce sens : ainsi de l’ancien Président Ramos suggérant d’ajouter au soleil stylisé un croissant islamique pour mieux refléter l’appartenance de la minorité musulmane à la nation philippine, ou des propositions faites par d’autres pour, soit ajouter une neuvième branche au soleil stylisé (pour représenter une neuvième province rebelle oubliée ou le peuple Moro, selon), soit même ajouter une quatrième étoile (et au passage faire du triangle blanc un carré) et marquer ainsi l’appartenance inaliénable de la province de Sabah aujourd’hui sous souveraineté malaise à l’ensemble philippin…

Si ces différents projets ont peu de chance d’aboutir, ils illustrent à leur manière toute l’importance que les Philippins continuent d’attacher à la forme et à la signification de leur étendard national, en tant que symbole premier et le plus éclatant de leur histoire et de leur identité collectives.

Dernière modification : 04/05/2017

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